Nos langues locales ne sont pas des rivales du français : elles sont ses langues sœurs

Date Published

Lingala, wolof, créole, fon, kabyle : je refuse l'idée d'un conflit entre le français et les langues locales, et propose de les reconnaître comme des langues sœurs, articulées autour d'un français pivot.

On m'interroge parfois sur un supposé conflit entre la défense du français et la valorisation de nos langues locales : le lingala, le wolof, le créole, le fon, le kabyle, et tant d'autres. Ce conflit n'existe que dans une vision appauvrie de ce que peut être une identité linguistique.

Je propose une autre approche : reconnaître à nos langues locales le statut de langues sœurs, articulées autour d'un français pivot qui continue de jouer son rôle de langue de coopération internationale, sans jamais chercher à effacer les langues qui portent, au quotidien, l'âme de nos peuples.

Cette proposition n'est pas symbolique. Elle a des conséquences concrètes. Elle suppose que l'OIF soutienne l'enseignement bilingue, voire plurilingue, dans les systèmes éducatifs de ses États membres, plutôt que d'imposer une approche uniquement monolingue. Elle suppose que nos administrations, nos médias publics et nos industries culturelles investissent davantage dans la production de contenus dans nos langues locales, en parallèle du français, plutôt qu'en concurrence avec lui.

Elle suppose aussi que les technologies numériques et les futurs outils d'intelligence artificielle francophones intègrent nos langues locales dans leurs corpus d'entraînement, pour qu'un jeune Congolais puisse un jour dialoguer avec une machine en lingala aussi naturellement qu'en français.

Je crois que l'espace francophone a l'occasion unique de devenir le grand laboratoire mondial du plurilinguisme organisé : un espace qui démontre, à rebours des logiques d'uniformisation linguistique observées ailleurs dans le monde, qu'une langue de coopération internationale et des langues d'ancrage culturel peuvent se renforcer mutuellement plutôt que s'affaiblir.

Ce n'est pas affaiblir le français que de valoriser nos langues locales. C'est, au contraire, lui donner un compagnonnage qui le rend plus légitime, plus vivant, et plus profondément enraciné dans les sociétés qui le parlent. Une Francophonie des langues sœurs sera une Francophonie plus forte, pas une Francophonie divisée.

Le concept de langues sœurs que je défends s'appuie sur une observation simple, faite au fil de mes déplacements dans plusieurs pays africains francophones : la très grande majorité des citoyens de notre espace grandissent et vivent déjà dans un environnement plurilingue, jonglant naturellement entre une ou plusieurs langues locales et le français, selon les contextes sociaux, familiaux ou professionnels. Nos politiques linguistiques officielles, encore trop souvent pensées selon un modèle monolingue hérité d'une autre époque, peinent à refléter cette réalité vécue quotidiennement par des centaines de millions de personnes.

Je souhaite que l'OIF finance des programmes pilotes d'enseignement bilingue dans plusieurs pays volontaires, associant français et langue locale majoritaire dès les premières années de scolarisation, sur le modèle d'expériences déjà menées avec succès dans certains pays d'Afrique de l'Ouest et démontrant de meilleurs résultats d'apprentissage que les approches strictement monolingues, y compris pour l'acquisition du français lui-même.

Cette reconnaissance des langues locales comme langues sœurs suppose également un travail de documentation et de préservation linguistique, pour les langues les plus menacées de notre espace, dont la disparition représenterait une perte irréversible pour le patrimoine culturel mondial. Je propose que l'OIF soutienne, en partenariat avec les universités et les linguistes de nos États membres, des programmes de documentation numérique de ces langues, afin qu'elles puissent un jour bénéficier des mêmes technologies de traduction et d'intelligence artificielle que les langues les mieux dotées.