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Pourquoi l'intelligence artificielle doit parler français ?

Une révolution technologique majeure est en cours, et elle se joue en grande partie dans une poignée de langues. Le français doit impérativement en faire partie, pas en spectatrice, mais en langue de conception.

Les grands modèles d'intelligence artificielle apprennent à partir de corpus de textes. Plus une langue est richement représentée dans ces corpus, plus les outils qui en résultent la comprennent, la parlent et la valorisent finement. Une langue sous-représentée dans les données d'entraînement devient, avec le temps, une langue seconde dans les technologies mêmes qui façonneront nos vies quotidiennes.

C'est un risque que la Francophonie ne peut pas se permettre d'ignorer.

Nous disposons pourtant d'atouts considérables : des centaines de millions de locuteurs, des traditions littéraires et scientifiques exceptionnelles, des administrations, des médias, des universités qui produisent chaque jour des contenus en français dans une diversité d'accents et de réalités qui va de Kinshasa à Québec, de Dakar à Bruxelles.

Ce que nous n'avons pas encore, c'est une stratégie commune pour transformer cette richesse en infrastructure numérique.

Je souhaite que l'OIF pilote la constitution d'un grand corpus francophone ouvert, alimenté par l'ensemble des États membres, avec une attention particulière portée aux variantes africaines, antillaises et de l'océan Indien de notre langue, trop souvent absentes des modèles existants.

Je souhaite également que la Francophonie soutienne l'émergence de laboratoires de recherche en intelligence artificielle sur le continent africain, en réseau avec ceux d'Europe et d'Amérique du Nord, plutôt que dans une relation de dépendance à sens unique.

Enfin, je souhaite que notre organisation participe pleinement aux discussions internationales sur la gouvernance de l'intelligence artificielle, pour que les principes de diversité linguistique et culturelle y soient défendus avec la même vigueur que les principes de sécurité ou de régulation économique.

Une langue qui ne s'invite pas dans la révolution numérique risque, en une génération, de perdre le terrain gagné en un siècle. Je ne laisserai pas cela arriver au français sans que la Francophonie se batte pour l'en empêcher.

Le retard pris par les corpus francophones dans l'entraînement des grands modèles d'intelligence artificielle n'est pas une fatalité technique : il résulte d'un manque de coordination institutionnelle entre les producteurs de contenus en français, dispersés entre administrations publiques, médias, universités et maisons d'édition, sans mécanisme commun de mise à disposition de leurs archives numériques à des fins de recherche.

Je souhaite que l'OIF négocie, avec les grands acteurs technologiques mondiaux comme avec les initiatives de recherche ouverte, des partenariats permettant d'intégrer davantage de contenus francophones diversifiés dans les corpus d'entraînement, en particulier ceux qui reflètent la réalité linguistique de l'Afrique francophone, des Caraïbes et de l'océan Indien, aujourd'hui largement sous-représentés par rapport aux contenus produits en France, en Belgique ou au Québec.

Cette stratégie suppose aussi de former, dans nos universités francophones, une nouvelle génération de chercheurs spécialisés en traitement automatique des langues, capables de travailler aussi bien sur le français standard que sur ses variantes régionales et sur les langues locales qui l'accompagnent au quotidien dans la plupart de nos pays membres. Sans cette masse critique de compétences scientifiques locales, notre espace continuera de dépendre de technologies conçues ailleurs, avec les biais culturels et linguistiques que cela implique nécessairement.



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